sébastien gouju    

28 rue de la broque - F67000 - strasbourg
+33(0)388 321 784 - +33(0)664 908 067
sebastien.gouju@free.fr

 

 

   

travaux

dessins

textes critiques

cv - dossier pdf

liens


retour



Moss Garden

Vu d’en face, de l’autre côté de la rue, on pourrait croire à ces végétations de pourriture,
à ces champignons, ces mousses qui prolifèrent parfois, à cause d’humidité, sur la surface interne
des vitrines abandonnées. Vu du trottoir même, qui est étroit, sans le recul qu’il faut pour en saisir
le dessin global, on pourrait croire aussi à ces morceaux d’affiches, ou d’autocollants, déposés là
peu à peu, au hasard de l’actualité, puis arrachés petit à petit au passage. Pourtant, il n’en est rien.
À circuler de l’un à l’autre de ces deux points de vue, à se placer quelque part entre les deux,
on réalise enfin qu’il s’agit d’une œuvre d’art : d’une intervention in situ.

Le lieu, donc : la vitrine Paulin, à Solre-le-Château, dans le Nord. Trois ou quatre fois l’an,
l’association cent lieux d’art 2 invite des artistes à occuper la devanture de cette ancienne boucherie.
Sébastien Gouju, lui, s’est concentré sur sa surface externe. Prenant pour point de départ l’histoire
du lieu, notoirement désaffecté, faisant écho à ses qualités formelles, notamment ces morceaux
de peinture rouge, écaillés, qu’on remarque par-dessus la vitrine et sur le côté, il a choisi d’y apposer,
çà et là, d’y coller des morceaux de papier. Tracés aux contours de fleurs, tous suivant le même modèle,
mais différemment découpés, dentelés, il les a recouverts, par endroits, de marc de café en solution,
au pinceau, pour leur donner un air vieilli. C’est l’ensemble de ce geste qui produit l’effet
qu’on évoquait pour commencer.

Sébastien Gouju aime à jouer, dans ses œuvres, avec les attendus que nous avons en nous,
à force d’apprentissage et d’habitude, et que nous mettons en branle lorsque nous abordons le monde.
À les solliciter, tout à la fois, et à les décevoir. C’est pour cela que ses œuvres fonctionnent souvent
dans une double appréhension, en deux temps : il y a ce qu’on voit d’abord, ou plutôt : ce que,
sans s’attarder à la patience que le regard requiert, on croit d’emblée pouvoir reconnaître
(puisqu’aussi bien l’on croit déjà l’avoir connu) ; et il y a ce qu’il s’avère que c’est en réalité,
une fois qu’on y a vraiment regardé. Ainsi de ces mousses ou déchets, donc, qui sont du dessin.
De papillons rangés dans des boîtes (Papillons, 2008), qui sont une collection de taillures de crayon.
D’herbes, qui sont des épingles peintes (Garden, 2008). D’un plongeur, qui n’est autre qu’un Christ
pour peu qu’on le remette d’aplomb et le remonte sur sa croix (In God We Trust, 2009). D’un tapis
d’étoiles, qui n’est autre qu’un amas de chewing-gums écrasés au sol au gré d’un jeu de mots (Hollywood, 2009).

Mais, demandera-t-on peut-être, ne s’agit-il justement dans tout cela que d’un jeu ? Oui, et dans toute
l’étendue ou toute la profondeur du terme : car il ne s’agit pas d’autre chose ici que de retrouver
cette capacité – qu’on dit propre à l’enfant – de s’étonner devant le monde tel qu’il est, et d’expérimenter,
en toute liberté, la multiplicité des autres combinaisons, des compositions autres de ses éléments.
Ce qui sonne aussi, on l’entend, comme une espèce d’exercice philosophique : se maintenir
toujours en éveil face au monde, se méfier des idées ou représentations préconçues où l’on voudrait
trop vite l’arrêter, l’enfermer.



François Coadou est philosophe et critique d'art, membre de l'AICA. Il enseigne l’histoire de l’art à l’école supérieure d’art de Toulon.
Ces travaux portent notamment sur les rapports entre les arts et les savoirs, ainsi que sur les rapports entre art, religion et politique.