sébastien gouju    

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Dialectiques de perception

A 4 ans, il regardait « Let’s dance » passer à la télé, il aime toujours écouter Bowie. Dire qu’il se prévaut
d’une aspiration « pop » serait trop galvaudé pour lui, mais il y a assurément quelque chose de léger dans le travail
de Sébastien Gouju qui pourra faire penser au ton décalé de la pop culture.

S’il doit se raconter en quatre dates, il remonte le temps en commençant par septembre 2007, sa première exposition
individuelle à la galerie Semiose, à Paris. Mars 2007, son passage à Octave Cowbell, qui fut décisif pour la suite
de son parcours. L’été 2003, lorsqu’il termine ses études aux Beaux arts pour commencer à travailler chez Castel Coucou.
Puis la date fondatrice, 1997, lorsqu’il apprend qu’il est pris aux Beaux arts de Nancy. S’il devait donner une toute
première image de lui-même à un inconnu, il lui dirait qu’il aime la sculpture « parce qu’on peut se cogner dessus » :
il y a, dans cette idée « l’humour, le jeu sur le corps ». De son travail, il aime aussi annoncer qu’il espère
« mettre en déroute les attendus ».

C’est l’observation qui lance le processus créateur : le sens intrinsèque que les matières portent en elles déclenche
le travail de l’imaginaire : « malgré les apparences j’ai une approche très formelle des choses ». Le sensible plutôt que
le cognitif. Ses œuvres naissent ainsi presque toujours d’une « incongruité des choses » : sa démarche est perceptive,
tactile et matérielle, avant toute forme de narration ou d’engagement. La question du point de vue revient souvent,
ne serait-ce que parce qu’il a à cœur d’impliquer le spectateur dans l’œuvre. Si l’on admire ses dessins, il faut s’approcher
de près pour se rendre compte qu’il ne s’agit pas d’un collage. Ce rapport physique à l’œuvre d’art est comme un lien
objectif qu’il aime tisser entre celui qui regarde et l’œuvre qui se montre. « J’aime bien me tromper : je n’aime pas être
trompé, mais j’aime bien me tromper », comme une déroute de plein gré, il aime être amené à  « regarder le revers »
des choses et des gens. Contredire cette idée très chrétienne de la Renaissance où le point de vue fixe exprime l’unicité
de Dieu. C’est pourquoi Sébastien Gouju veille à ne jamais s’enfermer dans un propos univoque, ni même binaire :
il veillera toujours à contourner le jeu des contraires pour lui préférer la dynamique du sensible, comme une dialectique
de la perception, plus qu’un « confrontement  des opposés. »

Même dans ses rapports humains, Sébastien Gouju recherche la surprise du déplacement. Pourtant, il n’aspire pas
à l’ésotérisme : il ne s’agit pas d’imposer un sens à travers un art narratif, mais de permettre un premier accès, lequel laisse
à tout un chacun la liberté de construire son propre rapport interprétatif à l’œuvre. Il pense aussi que l’art, ça s’apprend :
pour lui, cette idée duchampienne que tout commence en 1917 ne fonctionne pas. Il y a 30 000 ans et quelques d’histoire
des arts qu’à défaut de continuer, il faut pouvoir situer.

S’il aime insuffler de l’humour et de la légèreté à ses réalisations, il ne saurait se contenter de l’idée que tout ceci ne revient
qu’à une vaste blague, celle du « tableau Ikea » où l’on fait semblant. Il y a des enjeux, un propos dans le fait de faire de l’art
aujourd’hui. Parmi les questions qu’il investit de sa réflexion, celle de savoir où commence et où finit l’œuvre. Il préfère
s’approprier l’espace privatif, comme le lieu d’habitation, plutôt que le white cube. En intégrant l’œuvre à un environnement
déjà constitué, la coexistence d’un monde qui précède la création laisse place à un échange complexe entre le commencement,
l’acte original et son contexte d’exposition. L’œuvre n’est presque plus l’exceptionnel mais surgit sur le fond du quotidien.
Attendre de lui qu’il évoque des noms d’artistes qu’il aime se heurtera à cette même obsession du déplacement et de la surprise :
il se refuse à l’exercice parce que ce serait déjà l’enfermement de ses aspirations volubiles et vagabondes.


Laura-Maï Gaveriaux est philosophe. Texte publié à l'occasion de la parution d'une décennie, galerie octave cowbell, metz.