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Julie Portier - La vengeance du nénuphar - Optical Sound, revue numéro quartre, 2016
 

Chacun sait qu’un titre en anglais offre une garantie minimum de légitimité dans le monde de l’art, inscrivant à même
un carton d’invitation la présomption d’une exposition pointue, ce, par un phénomène comparable à celui qui confère
une certaine aura aux paroles les plus inconsistantes
de la musique pop. C’est ici qu’une erreur de syntaxe met sérieusement en péril un plan de carrière internationale,
en portant au grand jour un indécrottable « background »
rural. En effet, les mieux formés à la langue du terroir,
dont je fais partie, analyseront l’interposition de ce « a »
dans la formule « Still Life », en titre de la dernière exposition de Sébastien Gouju à la galerie Semiose à Paris (1) – expression qui aurait pu renseigner la relation de l’art
de ce dernier au genre de la nature-morte avec simplicité
et élégance – pour sa fonction phonétique. La règle (valable,
au nord de la Loire) consiste à s’arranger d’une voyelle supplémentaire et sonore pour faciliter la prononciation
entre deux consonnes successives d’une locution
(ce qui concerne la majorité des anglicismes, bien que cette pratique s’applique aussi à la langue de Molière) ; ainsi,
un vêtement décontracté et moderne pourra-t-il être valorisé
de la mention « sportseuwear »… Mais connaissant le gout pour le jeu de mot plus ou moins bancal que partagent l’artiste et son galeriste, il conviendrait d’y entendre l’accent placé
sur l’oxymore généré par ce bilinguisme (qui parle de vie
et de mort au sujet d’une même chose de l’art) et avoir séché encore quelques cours de langues (le temps de roder sa mobylette le long des champs de betteraves), pour confondre « a life » et « alive », I mean, of course, « Alive ! It’s Alive ! »,
comme s’en exclame le docteur Frankenstein.
Voilà comment le contresens nous oriente, livrant quelques éléments de cette poétique engendrée par glissements sémantiques et rapprochements insensés, où la naïveté
est une aspiration gracieuse tandis que la référence
à la culture et aux mœurs populaires par l’entremise
de cette nature mort-vivante, n’est pas tout à fait inoffensive.

Poursuivons dans le registre du roman gothique
pour observer cette hécatombe aviaire (Rosignols, 2015),
avant que notre imaginaire adolescent cultivé en zone pavillonnaire n’y fantasme le destin tragique de la faune plantée sur les murets en crépis et les épis de faitage.
Le krach des petits oiseaux en céramique, s’il figure
un suicide (collectif), celui-ci peut se lire dans un sens philosophique plus large qu’une révolte dirigée contre
les bibelots à mamie, avec tout le refoulé qu’ils charrient.
Leur forme enregistre une geste qui conjure autrement
le mythe prométhéen : le lancé de la créature en terre crue contre le mur par son créateur, dont il ne faudrait pas minimiser la violence. Du Golem au monstre de Frankenstein, évidemment, les fables glissent sur les peaux froides
et moites pour que l’on songe aux zombies de Romero
qui s’empalent en nombre sur les obstacles rencontrés pendant leur marche obstinée et sans destination,
dans une glaçante allégorie de la massification.
Dans ce sens, la colonisation de l’univers domestique
par une nature farceuse dans l’oeuvre de Sébastien Gouju,
où la pieuvre reprend ses droits sur une étagère de salle
de bain (Poulpe, 2015) et la végétation se substitue aux mets présentés dans la vaisselle du dimanche, pourrait aussi bien évoquer le vague souvenir d’un conte sylvestre
qu’un symptôme faussement enjôleur de la rébellion
de la forêt dans Evil Dead… Certes, l’esthétique
de Sébastien Gouju reste éloignée du film gore, j’en conviens – surtout parce que cela la situerait sur le mode
de la caricature – mais les motifs floraux qui transitent
des papiers-peints du salon à ses broderies ont un potentiel critique ; ne sont-ils pas vénéneux et même assez sadiques pour laisser à leurs pieds la preuve du crime,
dans les cadavres exquis de ces petits oiseaux
(Les fleurs du mal, 2013) ?
Une force anime cette faune et cette flore assignées
à l’ornement dont l’histoire serait intrinsèquement liée
au projet moderne en tant que contrôle et mise au service
de la nature, dont la finalité n’est autre que sa totale disparition. Alors on peut se demander de quel ordre,
est cet élan capturé dans la frisure d’une tige ou l’humidité feinte d’une goute de rosée. On y décèle les signes du désir qui traverse les Métamorphoses d’Ovide par le refrain
du ruissellement et de la floraison, où presque tous les êtres dont le sort se réalise ou se rachète dans la végétalisation
est avant tout porté par un besoin sexuel. D’ailleurs, il n’aura pas échappé à l’artiste que ce récit des origines,
dont son oeuvre appelle volontiers la référence, est tout
à fait transposable dans un scénario de série B, regorgeant
de scènes de courses poursuites dans les bois,
entre un dieu en rut et une jeune vierge. Ainsi de Phébus
aux trousses de Daphnée : « C’est l’amour qui me lance
à ta poursuite, malheureux que je suis ! Ne tombe pas
à terre, que les ronces ne laissent pas de marque
sur tes jambes (…) », et d’abandonner son argumentaire
de dangereux maniaque pour s’élancer tel « un chien (qui) a, dans un champ moissonné, aperçu un lièvre, (et que), lutant
de vitesse, il n’ont qu’un but, l’un sa proie, l’autre son salut » (2) . Finalement la promise se transforme, et à défaut d’épousailles, le dieu repart avec un belle plante verte,
dont il a déjà prévu l’emplacement (notons que la chute
n’a rien à envier à une chanson paillarde, ce qui pourrait attester que les mythes de la création sont fondamentalement impurs)…
Mais le vitalisme de la fausse plante et autres imitations
chez Sébastien Gouju, a, c’est certain, quelque chose à voir avec la revanche plutôt que le rachat. Tandis que l’obsolescence de la nature se mesure à la prolifération
de ses ersatz dans la décoration d’intérieur – où l’oraison funèbre parodie une ode à la chlorophylle, du linoleum
au sopalin – c’est sur le terrain du décor et sous les traits
de l’artifice qu’ici la sève remonte. Quant au projet esthétique et social que les arts and crafts ont fondé
sur la forme végétale – soit un rempart à l’aliénation
du monde moderne par le bien-être domestique, et même l’émancipation de la classe ouvrière via l’artisanat –
chacun sait que cette promesse a quasiment fini dans l’élitisme d’une part et le kitsch de l’autre, dans le fossé entre
le commerce du luxe et les étales de potiers au bord
des nationales ou encore l’achalandage de printemps
chez Castorama. Là encore c’est dans le pichet de vin imitation tonneau de bière que le scénario historique
se corrige, et inutile de rappeler que cette affection
pour les arts populaires de la table qui seuls, peut-être,
ont maintenu en vie une tradition ornementale héritée
des grandes manufactures (une tradition fondée sur l’imitation, donc), est, chez Gouju, absolument sincère.
Cette abolition de toute distance ironique se manifeste
par le mimétisme, cela va de soi : l’application avec laquelle sont reprises les techniques artisanales de la céramique,
mais aussi l’indistinction de certaines œuvres
avec des artefacts des arts mineurs, soigneusement achevée par un cadre de point de croix ou un galon de soie autour d’une broderie (peut-être l’endroit où l’artiste serait le plus punk). Il en va de même pour ces surfaces luisantes
et la fameuse goute de rosée sur le nénufar, qui applique
la même stratégie de séduction par trompe l’œil, suscite
la même fascination du regard et une égale méditation
sur le régime des illusions (ou presque), dans la nature morte espagnole du XVIIe siècle et sur les flacons de gel douche.
C’est par cette adéquation de la forme, son homogénéité plausible, que pointe la surprise, comme le fait une mauvaise blague ou un assaut livré en tenue de camouflage,
dans la rencontre avec cette collection de cruches habitée
par une basse-cour. Il faudrait encore y voir une manière narquoise de poursuivre la tradition du buste
(qui connaît aussi de belles heures en mode mineur sur les buffets de salle à manger), ou de conjurer celle de la carafe animalière en annulant sa fonction.
Mais ces hypothèses critiques et toutes les histoires
qu’elles nous font écrire, ne sauraient négliger la logique formelle à la source de ces bizarreries, car c’est là que s’exerce la jubilation du faire et du voir ainsi qu’une réponse forte à la standardisation de l’imaginaire (et le plus fort étant qu’elle feint l’inconséquence). Elle fonctionne par association d’idée et rebonds formels, le bec verseur induisant le bec
de canard, la panse du pichet celle de la volaille bien grasse, tandis que la couleur de l’émail vient s’accorder à celle
du plumage, souligner l’élégance du pan ou la virilité rustique du coq, magnifier la peau grumeleuse du dindon, de sorte que chacune semble avoir trouvé cruche à son pied…
Comme le promettent les sites de rencontres, pour gagner
du temps, et les fabricants de rangements, pour gagner
de la place, afin que le monde file droit et bien en ordre.
C’est tout le contraire qui se joue dans l’univers
de Sébastien Gouju, où on ne saurait qui du pichet
ou du canard habille l’autre, où le trouble persiste entre
le dedans et le dehors, la forme et la contre-forme, le dessus
et le dessous, l’élévation et la chute, le sens et le non sens. Bref, cela se passe au cœur de questions relatives
à la sculpture et à la composition, comme en témoignent
les dessins et les peintures régies par un jeu d’association intuitive de motifs qui situe cette approche dans la continuité du surréalisme, bien qu’ici le rébus ne réserve aucune solution sémantique, mais seulement la faveur du désordre.

(1) « Still a Life », du 9 avril au 28 mai, Semiose Galerie, Paris.
(2) Ovide, Les Métamorphoses, livre I, vers 490.